Initiation au Mixage

C'est au moment du mixage qu'un morceau, une chanson, vont prendre leur dimension définitive. De très nombreuses options rendent le processus à la fois passionnant pour sa part de créativité, mais également difficile et délicat. Un mauvais mixage peut ruiner les chances d'un titre par ailleurs excellent, alors qu'un bon mixage peut le sublimer.

Tout de suite, une mise au point s'impose : le mixage est un travail autant technique que musical. Chaque opération sur des détails d'un enregistrement (égalisations, effets, traitements de dynamique), doit se situer dans la persperctive d'un résultat harmonieux, dans lequel le message esthétique sera perçu de façon appropriée.

Alors qu'il y a longtemps, au début de l'enregistrement, le mixage n'existait pas et les enregistrements étaient faits de façon globale, puisque les multipistes n'étaient pas encore arrivés, la généralisation des pistes séparées rend cette étape à la fois indispensable et créative, en même temps que complexe. Créative, à tel point que certains ingénieurs de haut niveau préfèrent s'y consacrer uniquement et laisser l'enregistrement à d'autres, et complexe, à cause des multiples possibilités qui s'offrent à ce moment.

La balance

Lorsque l'on effectue un équilibrage des niveaux et des panoramiques des différentes pistes d'un enregistrement, on leur donne le rôle qu'elles doivent occuper l'une par rapport à l'autre. Cela concerne d'une part le volume (on entendra plus ou moins fort telle ou telle partie), mais aussi la position dans le champ stéréo de chaque élément. L'importance relative de chaque partie est à déterminer soi-même. C'est ce que l'on appelle la ' Balance '.

On notera par exemple que différents a priori concernent le niveau de la voix par rapport à la musique. Certains craignent que la partie vocale soit trop prédominante ou au contraire 'noyée' dans l'accompagnement. Un argument revient souvent en studio : celui du mix 'à la française'. C'est le justificatif de ceux qui veulent baisser le niveau de voix pour soi-disant mixer 'à l'anglaise', et de cette façon favoriser la musique par rapport aux voix. Qui a raison ? La réponse est en fait fonction de mode et de style. Par ailleurs, les interprètes anglo-saxons ont une tendance générale à avoir une voix plus timbrée que les français, d'où une plus facile intégration dans un mix, à volume vocal égal.

Cela dit, la voix sera en principe prédominante dans une ballade, mais plus 'rentrée' dans le hard rock, avec toutes sortes de possibilités entre les deux pour d'autres styles. Mais il est très important d'être certain que le niveau de la voix dans le mix sera à la fois compatible avec la musicalité du résultat et avec la compréhension du texte. D'où la nécessité de compresser correctement les voix (ni trop ni pas assez), avec les réglages appropriés.

En fait, chaque ingénieur pro sait bien qu'avec ½ ou 1 dB d'écart sur un niveau général de voix, la chanson prend une tout autre dimension. C'est dire à quel point cet élément du mix est sensible. Un bon principe est de considérer que lorsque l'on est satisfait du niveau de la voix, il est bon de rajouter 1 dB. En effet, en cours de mix, on a tendance à s'habituer à cette partie, à connaître le texte après l'avoir écouté maintes et maintes fois en solo, et à ne plus se rendre compte que d'autres devront peut-être faire un effort de compréhension, ce qui est à éviter à tout prix !

Autre élément de la 'Balance', le panoramique est une invention astucieuse pour placer un son dans l'espace stéréo, avec un niveau réparti entre le haut-parleur de gauche et celui de droite, avec toutes les positions possibles entre les extrêmes, de façon à créer un espace sonore intéressant. Normalement, le volume d'un élément perçu dans n'importe quelle position de réglage du panoramique reste globalement constant pour l'auditeur placé correctement. Certains éléments sont d'habitude au centre comme la voix principale, le pied de grosse caisse ou la basse.

D'autres sont presque toujours aux extrêmes, comme les retours de réverbe ou les guitares doublées. En fait, le panoramique est un moyen simple pour simuler une répartition relativement crédible des éléments d'un groupe. De même, lorsque deux parties d'un enregistrement sont auditivement quelque peu indistinctes, le panoramique peut les détacher, l'une par rapport à l'autre.

La mise à plat

En phase finale d'un enregistrement, on réalise souvent dans la foulée un mix rapide, que l'on appelle aussi mix témoin ou ' mise à plat '. Sans avoir la prétention d'être autant aboutie qu'un mix définitif, une mise à plat doit donner l'idée de ce que sera le morceau une fois terminé. Cette étape est souvent nécessaire pour démarcher une maison de disques lorsqu'on l'on sait qu'avec un investissement adéquat, on pourra probablement terminer le projet dans un environnement professionnel, et théoriquement, dans de meilleures conditions de travail. Mais attention ! Le résultat ne sera peut-être pas plus intéressant pour autant, quand on passera d'un projet fait à la maison à une réalisation refaite de A à Z au studio Hit Factory à New-York !

D'ailleurs, lorsqu'elles sont faites avec un état d'esprit libre et instinctif, les mises à plat peuvent très bien posséder la qualité qui manque aux produits hyper sophistiqués qui, à force de bidouillages et prises de tête en tous genres, peuvent très bien perdre leur âme. Cela dit, il n'est pas pour autant nécessaire de bâcler une mise à plat pour lui donner de la vie. Mais on sait qu'en musique, plus le temps passe et moins on est réceptif. Autant ne pas s'attarder inutilement. De toute façon, même si vous estimez qu'un mixage est abouti, il est conseillé de le présenter à une maison de disques comme une mise à plat, ce qui permettra à votre interlocuteur d'imaginer que cela pourrait être bien meilleur en remixant.

L'égalisation

L'égaliseur agit comme une sorte de ciseau de scuplteur acoustique, dont le but est d'atténuer certaines zones de fréquences entre les graves et les aigus, ou même de les accentuer. Puisque chaque son enregistré doit trouver sa meilleure place au sein d'un ensemble d'éléments plus ou moins complexe, dans certains cas, il est nécessaire de modeler le timbre enregistré pour que chaque partie joue dans son registre. Par exemple, une piste de synthé avec des graves intenses ne fera pas bon ménage avec la basse qui est normalement destinée à occuper cette place. En l'occurrence, un filtre coupe-bas élimine facilement la zone gênante. C'est notamment le cas pour les prises de proximité par micro, qui ont tendance à accentuer les graves de façon artificielle. Les voix, par exemple, doivent subir cet élagage dans le grave, sous peine de perdre de la compréhension et 'd'embourber le mix '.

Lorsque les graves se mélangent dans un mix, celui-ci devient obscur (on dit aussi boueux). Théoriquement, en plaçant les micros au bon endroit, il est possible de réaliser un enregistrement de telle manière que l'égalisation au mixage soit presque inutile. Mais ceci demande une grande maîtrise technique. En pratique, il est courant de laisser l'égalisation pour l'étape du mixage, pour une raison simple : enregistrer un son déjà égalisé lorsque celui-ci n'est pas dans son contexte final est un risque, puisque le type de sonorité ainsi créée devient une base pour la suite. D'autant plus qu'il est difficile de supprimer une égalisation lorsqu'elle est déjà appliquée sur une piste.

En règle générale, lorsque l'on souhaite, soit mettre en valeur un instrument, soit en masquer une partie gênante, on fait appel à l'égaliseur. Les fréquences à régler sont à chercher en balayant l'étendue des fréquences avec le réglage, en accentuant momentanément l'action du filtre. Attention ! Il faut aller vite. L'oreille s'habitue rapidement à une écoute différente, et perd en même temps toute objectivité.

Les effets

La panoplie des effets est très vaste. Parmi ceux-ci, la création d'espaces virtuels est la plus répandue. La réverbération fabrique des environnements acoustiques, tandis que les délais créent des échos. Ces effets d'espace sont depuis longtemps la base de travail de l'ingénieur de studio, qui fait de la réalité virtuelle sans même y penser. En règle générale, le type de réverbe doit être choisi de telle sorte que 'l'enrobage' ainsi créé soit compatible avec le style de musique.

Par exemple, une réverbe longue sur une voix sera plus appropriée dans un morceau à tendance émotionnelle. Au contraire, une réverbe courte donne l'impression d'une proximité de l'interprète, ou d'une confidentialité. Il est même acceptable de ne pas utiliser de réverbe, pour obtenir un son très sec, ce que l'on peut entendre dans de nombreuses réalisations.

La réverbe est également utilisée pour créer des plans différents dans le traitement des différentes parties d'un mix. Exemple : la voix avec peu de réverbe ou pas du tout, donc au premier plan, la batterie avec une réverbe courte, et le chorus de guitare avec une réverbe longue et ample. Le pré-délai, qui retarde l'effet de réverbe, permet de détacher le son traité. Avec un pré-délai nul, on donne une impression d'éloignement de la source sonore. Chacun peut remarquer que dans une salle très réverbérante (une église, par exemple), la réverbération n'apparaît pas instantanément à partir de l'endroit où on se trouve.

En revanche, dans le même endroit, quand une source sonore est éloignée, le son direct et le son réverbéré nous parviennent en même temps. Il est facile de simuler ces impressions sonores avec le réglage de pré-délai de la réverbe. Plus la valeur est faible, plus on aura tendance à sentir un éloignement de la source sonore. Mais en augmentant le temps de pré-délai, on peut détacher la source sonore et la rendre ainsi plus distincte.

En principe, lorsqu'un morceau est rythmé, pour éviter la confusion sonore, non seulement on règle le temps de pré-délai sur la durée d'une note (croche, double croche, pointées ou pas, en binaire ou ternaire), mais aussi et surtout, on évite le recours aux réberbs de durée excessive, qui ont tendance à noyer le morceau dans un brouillard ambiant. La même règle s'applique aux délais/échos, dont le feedback ne doit pas perturber le reste du mix.

En dehors de ces effets d'espace que sont la réverbe et les délais, de multiples possibilités existent pour donner une originalité au mix. Citons en vrac, les filtrages, phasings, flangers, chorus, distorsions, vibratos, tremolos, Leslie, vocodeur, etc. En ce qui concerne les effets dans un mix, pas de règle générale, c'est affaire d'idées et de créativité. Tout est possible, à condition que le résultat soit intéressant.

Entre mono et stéréo

Puisque la stéréo existe et nous donne l'occasion d'écouter la musique avec une simulation de réalité acoustique, autant en exploiter les possibilités. Afin de gérer au mieux l'espace disponible entre la gauche et la droite, il est conseillé d'éviter les superpositions de panoramiques de sons similaires. De plus, certains principes permettent de donner de l'ampleur à un mix : placer une guitare sur le canal gauche et la même partie jouée séparément à l'identique sur le canal droit donne un relief vivant. Le principe des reprises de toms gauche/droite à fond était à la mode pendant un moment, mais peut passer aujourd'hui comme désuet. En revanche, beaucoup de possibilités existent avec les chorus, délais et échos, pour donner vie au mix dans l'espace stéréo.

Les écoutes

La position d'écoute idéale lors du mixage consiste à disposer les enceintes en formant un triangle équilatéral avec votre tête, donc une égale distance entre les enceintes d'une part, et d'autre part entre chacune des deux et vous-même.

Par ailleurs, on devrait théoriquement écouter beaucoup de CD sur l'écoute du studio (à volume sonore comparable)., afin de la connaître au mieux et s'y habituer. De plus, cette pratique permet de situer plus ou moins son travail par rapport à celui des autres, si tant est que l'on puisse faire abstraction du mastering, et notamment des compressions quelquefois intenses !

De plus, certaines enceintes, ou même leur placement physique (sur la console, sur pieds, ou encastrées dans le mur), ont tendance à favoriser telle ou telle partie de la musique et tromper votre objectivité. C'est par exemple le cas sur le niveau des voix avec des enceintes qui accentuent le haut médium.

Concernant les habitudes de travail, n'hésitez pas à imiter les grands du métier. Ils savent bien qu'à mixer constamment sur les mêmes haut-parleurs, on perd facilement l'objectivité nécessaire au meilleur résultat. Ils vont écouter le mix ailleurs, sur un radio-cassette de voiture, par exemple. L'écoute au casque est, elle aussi, révélatrice de certains problèmes. Une autre idée utile, celle de laisser tourner le mix et de l'écouter à distance, par exemple dans la pièce à côté.

Autre critère à ne pas perdre de vue : ceux qui entendront votre travail n'auront certainement pas les mêmes enceintes que les vôtres, donc… ne percevront pas votre mix de la même façon que vous. Le concept de mini-chaîne s'étant largement répandu depuis quelque temps, c'est en théorie sur des haut-parleurs similaires que l'on devrait tester son mix, pour se rendre compte du résultat. De même une écoute à faible niveau sur de petits haut-parleurs peut révéler certains problèmes. Sans oublier que nombreux sont ceux qui écoutent la musique à faible volume !

De plus, il est conseillé d'éviter le plus possible l'écoute à fort volume, surtout pendant trop longtemps. Elle masque les imperfections par effet de saturation de l'oreille, et peut même être dangereuse pour votre audition. Dans le même ordre d'idées, il est fortement conseillé de travailler à niveau d'écoute constant, puisque l'une des caractéristiques de notre audition (la loi de Fletcher) fait que nous percevons une répartition des fréquences qui dépend du volume.

Comment apprendre à mixer ?

Ce n'est évidemment pas à la lecture de cet article que vous aurez appris à mixer. Tout au plus, vous aurez quelques points de repère. En fait, le meilleur moyen pour apprendre à mixer, c'est d'abord d'écouter ce que font les autres, et surtout d'avoir une attitude analytique et pas seulement globale. En se concentrant sur telle ou telle partie d'un morceau, on apprend énormément sur la démarche de l'ingénieur de mix. On entendra par exemple le niveau de la voix par rapport à la musique, le son de tel ou tel instrument, le placement stéréo, etc.

Mais pour parvenir à un bon résultat, on doit aussi bien sûr impérativement apprendre à maîtriser les outils de base de l'ingénieur du son : l'égaliseur, pour une maîtrise des couleurs sonores, le compresseur, pour que chaque partie d'un mix puisse prendre plus facilement sa place, et les effets, pour donner la dimension supplémentaire au morceau, surtout par la réverbe et les délais.

Quand on mixe, on est ni plus ni moins un orchestrateur sonore. A ce titre, on doit faire preuve de musicalité et de talent. C'est le bon goût qui déterminera en fin de compte la qualité d'un mix, pas le matériel dont vous disposez. On peut faire des merveilles avec peu de choses et des mixes désastreux avec le matériel le plus sophistiqué du monde.
Il ne faut pas attendre du mastering qu'il supplée aux insuffisances du mix, cette étape ne devant être considérée que comme une finition globale. Et c'est en pratiquant qu'on va d'une part apprendre à connaître son matériel, et d'autre part acquérir la pratique et l'expérience indispensables.

La créativité au mixage

En mixage, même si les différents styles de musique sont associés à des looks sonores reconnaissables, rien n'oblige de les imiter. Pas de règle absolue, tout est possible. Ce qui compte est le bon goût et éventuellement l'originalité. Puisque le disque est l'univers du virtuel, tous les délires sont permis. Pourquoi pas une batterie totalement mono et des violons très espacés en stéréo… Toutefois, certains comportements sont à éviter autant que possible, comme les variations de volume de la rythmique, censée être un élément solide de l'ensemble, qui nécessite une stabilité.
En fait, il faut bien penser qu'un disque, ce n'est pas du tout une écoute réelle. Il est impératif d'infliger de nombreux traitements aux différents éléments pour atteindre la ' dimension ' supérieure.


De manière générale, il est préférable de respecter la vie propre des parties enregistrées, pour que le mix lui-même garde une certaine spontanéité. L'automation des consoles, réelles ou logicielles, qui s'est généralisée à des prix raisonnables depuis longtemps, permet un ajustement précis de chaque partie d'un mix, au fur et à mesure de l'évolution de la chanson. Mais on ne devrait essentiellement considérer l'automation que comme un outil de réparation de certains écarts dans les niveaux enregistrés, et non pas comme un principe de mixage, au risque de perdre totalement le naturel de départ. Un bon exemple : celui de la voix, où une rectification excessive des volumes de l'interprétation peut rendre celle-ci insipide et artificielle.

Dans le même ordre d'idée, une compression excessive peut tuer le relief des prises de départ et donner à l'écoute une sensation d'oppression. Cela dit, une très bonne maîtrise de la compression vous permettra d'obtenir le ' gros son ' et la présence des meilleures réalisations.

La règle d'or est de penser que l'écoute de votre travail doit être agréable, même si elle est répétée fréquemment. Au mixage, il est encore temps de prendre les grandes décisions, comme celle d'éliminer telle ou telle partie non indispensable ou même perturbante. Trop de messages peut nuire à la perception d'ensemble d'une chanson. C'est aussi faire preuve de créativité que de savoir alléger une composition, pour ne garder que ce qui est utile. Ce qui est simple sonne mieux, surtout si l'idée du morceau est bien conçue. Notre cerveau ne peut pas analyser un nombre excessif de sources sonores. Certains débutants ont tendance à surcharger leurs enregistrements, et à éprouver de grandes difficultés à en tirer un bon mix, et pour cause ! Comme disent les anglais 'Less is more'.

Michel Geiss