Le Caribou - Studio Acadina

Bar musical relevé d'une scène pour les concerts, studio d'enregistrement et de répétition, à la campagne, avec en prime un léger effluve d'accent canadien... ce n’est pas banal. Un excellent prétexte pour avaler une grande rasade d'air frais à consommer sans modération, contrairement aux nombreux whiskys proposés au Caribou !

Mortagne-au-Perche, département de l'Orne (61), à deux heures de Paris, uni depuis des générations au Québec, Christophe Fiamma nous accueille au sein de son établissement, enjoué, fier et... bavard ! Le métier de journaliste est on ne peut plus facile avec lui : une question suffit pour qu'il nous conte toute l'histoire du Caribou et de son studio : Acadina !

'C'est un projet de fou ! L'idée faisait son chemin depuis longtemps, mais entre le moment où l'on a décidé de passer à l'acte et la réalisation finale, il s'est passé trois ans. J'ai toujours eu envie de créer un lieu qui associerait un débit de boisson où l'on ferait la fête avec un lieu scénique et un studio d'enregistrement. Je me disais qu'il y avait sûrement une synergie à trouver entre les deux.

Un philosophe m'a dit un jour : 'Il y a beaucoup de lieux, mais peu d'endroits'. Voilà... en plus d'un lieu, c'est un endroit qui a une âme ! Ouvert depuis deux ans, ça a été un vrai parcours du combattant, le studio ayant servi de 'Cheval de Troie', parce que dans cette région, un projet global tel que celui-là a d'abord été mal ressenti, mal compris. Il nous a donc fallu, mon épouse et moi, trouver un environnement particulier où l'on puisse faire de la musique à l'abri des nuisances. Nous ne voulions pas d'un endroit fermé comme la moitié des bars musicaux. Nous nous sommes retirés, mais pas trop loin de la ville. J'ai souhaité revenir dans ma petite province que je connais bien. Je sentais qu'il y avait quelque chose à faire ici. On y croit ou pas, mais il faut faire les choses en pensant qu'il y a une réalité, une faisabilité, sinon, on ne fait rien !'

Cours d'histoire

Christophe a voulu nous expliquer le choix du nom et pour cela, il nous faut suivre un petit cours d'histoire !

'Le Perche, région très boisée, a été désigné au XVe siècle comme appartenant à la Marine Royale. Etant donné les conditions de vie difficiles en France, beaucoup de travailleurs du coin ont émigré vers les terres promises. En conséquence de quoi, le Perche est devenu la seconde région de plus forte émigration des Français vers la Nouvelle-France... ils étaient bûcherons, scieurs, etc. On sait qu'au Québec on trouve de nombreuses références à la France. A ma manière, j'ai voulu marquer un trait d'union entre nos deux pays, et notamment cette région Percheronne qui a vu tellement de gens partir. Nous allons essayer de poursuivre cette liaison qui existe depuis plusieurs siècles !

D'autre part, le Québec et le Perche sont toutes les deux des régions forestières. Autre symbole commun : le bois... et j'adore le bois, je touche du bois tous les jours ! C'est un matériau chaleureux avec lequel on peut tout faire, qui engendre ici beaucoup de métiers. C'est une matière vivante, quand on rentre chez moi, on rentre dans un stère de bois !

Nous avons voulu trouver un nom se rapportant à toutes ces origines. C'est devenu une histoire de famille avec mon épouse et nos enfants... ! On a fait le Canada de fond en comble, ce qui a d'ailleurs laissé quelques traces de cocktails dont vous trouverez les noms sur la carte ! Nous cherchions un nom sympa, aussi chaleureux que l'endroit. Et comme on nous avait dit qu'on croyait au Père Noël en montant un projet pareil, on a aussi fait le trait d'union en lui prenant son renne ! On ne se rend pas toujours compte de l'effet qu'un nom peut produire, quel impact il peut avoir, mais nous trouvons qu'il porte en lui la douceur, il reflète le bois, les couleurs. Je crois même qu'aujourd'hui, on a réussi à dompter l'animal ! C'est donc un Caribou sympathique !'

52 jeudis, 52 concerts !

Et c'est un minimum. Tous styles confondus... enfin on, pas tout à fait, parce que Christophe affectionne particulièrement l'esprit 'bluesy'. Il faut reconnaître que le décor s'y prête. Pour les aficionados du genre, en route vers le Caribou !

'Le blues représente 60 % de ma programmation, toutes les variétés du rock et de la pop, en passant par la country et le folk, environ 20 %, et puis le reste, comme la chanson française par exemple... J'avoue éviter deux choses : le rap et le hip hop. Eventuellement, je fais un concert de trash-metal ou de hardcore par an et en terrasse... histoire de dire que je suis ouvert à toutes ces musiques (!), mais ça ne correspond pas à l'univers de l'établissement. En dehors des concerts du jeudi qui sont institués et budgétés, notre particularité est ce qu'on appelle 'la scène libre'. N'importe quel musicien peut arriver avec sa guitare sur le dos ou avoir envie de se mettre au piano et jouer. On considère que les musiciens ont toujours leurs instruments dans la voiture. Ils ont ici à disposition une batterie, un ampli guitare, des percussions. L'improvisation est possible, voire recommandée ! Il arrive souvent qu'un mec vienne simplement pour boire un coup et finalement se mette à jouer. On s'aperçoit que quand quelqu'un sait insuffler un rythme, ça donne des soirées magiques.

Nous avons également instauré une soirée DJ le premier mercredi de chaque mois, les dimanches conférenciers... Il n'y a pas que la scène qui a le privilège d'être libre, nos murs aussi le sont ! En effet, les peintres et les sculpteurs peuvent exposer leurs œuvres et organiser leur vernissage chez nous. Nous tachons de 'faire tourner' tous les quinze jours environ. Nous sommes en quelque sorte un carrefour où se rencontrent ces artistes d'horizons différents, mais qui parlent le même langage finalement. ça me semblait être une évidence. Il n'y a rien de plus sympathique quand un dessinateur ou un peintre croise un musicien et lui propose de faire la jaquette de son prochain album ! J'ai vu tellement de choses depuis l'ouverture que je ne pouvais pas m'imaginer... ça m'étonne toujours ! D'ailleurs, j'immortalise tous ces souvenirs en photos ! Je vais même aller plus loin en faisant de la vidéo, enregistrer les live improvisés !'

Bientôt incontournable ?

Si notre homme ne traite pas encore avec les maisons de disques, il ne reçoit pas moins de dix albums par semaine, pour la plupart autoproduits. A lui de faire le tri et de placer tout ce petit monde dans un planning établi un trimestre à l'avance et dans sa ligne budgétaire. Ce n'est pas une mince affaire.

'Je rappelle à ceux qui pourraient le répéter que le Caribou est un endroit non subventionné, 100 % privé ! Pour la première fois, j'ai récemment été contacté par la Préfecture de l'Orne concernant les journées citoyennes. Ils 'risquent' de me parrainer deux journées de concerts... c'est le début d'une certaine reconnaissance ! Tout cela n'est pas facile à gérer, si ça ne tenait qu'à moi, je programmerais tout ce que je reçois parce qu'il y a de plus en plus de belles choses. Etant un adepte du blues rock, ça finit par se savoir. Les musiciens sont des messagers. Il se trouve toujours un groupe qui appelle de la part de quelqu'un. Il en vient de plus en plus de Paris, de Caen, de Rennes, mais aussi de Nice, Toulouse et Belfort ! Il en est même certains qui, depuis, ont signé sur des labels. ça nous fait vraiment plaisir !

Nous avons aussi la chance d'avoir la visite de quelques gens de renom, comme Paul Personne, par exemple, qui est un habitué, ou Christophe Miossec et Roda Scott, des groupes qui ont eu leurs heures de gloire comme les Pow-Wow, Au Bonheur des Dames ou encore Odeur. Ils viennent ici faire la java avec leurs potes ! Il y a aussi ceux que je ne reconnaîtrais pas forcément, ceux qui viendront, et puis ceux qui ne viendront jamais, mais ça... ! Si quelqu'un comme Paul Personne vient chez nous, c'est bien que l'endroit correspond à sa personnalité et à l'esprit blues !'

Enthousiaste comme un Percheron !

Esprit blues rock, sympa, chaleureux, boisé, improvisé, discret, mais la réaction du public percheron peut surprendre...

'Les gens du Perche sont très intériorisés. Je suis obligé d'expliquer aux musiciens que ce n'est pas parce qu'ils ne bougent pas ou qu'ils ne s'expriment pas, qu'ils n'aiment pas. Le premier set est toujours un grand moment de silence. Ils écoutent avant tout. Et ça impressionne ! Les musiciens se disent 'Est-ce qu'on est dans le bon rythme ? Est-ce qu'on leur fait plaisir ?'

Le deuxième set est souvent plus explosif, s'ensuit alors un troisième, voire un bœuf ! C'est vrai que des instruments comme les percussions ou les cuivres déclenchent des réactions et des applaudissements plus rapides, si je fais venir des Bretons, comme c'est arrivé récemment, le côté Fest-Noz arrive tout de suite ! Ils découvrent toujours à la fin de leur concert qu'ils ont été appréciés. Il y a une chose qui me permet de le penser : 9 fois sur 10, ils me remercient et 10 fois sur 10, ils ont envie de revenir ! Mais il y a aussi un certain charme chez ce public : on fout la paix aux musiciens. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles des personnalités viennent s'installer dans la région. Ils ont la possibilité de venir boire un coup sans être systématiquement dérangés ou même agressés. Voilà, ils sont comme ça les Percherons !'

Studio Acadina

Si Christophe ne nous parle du studio qu'à la fin de l'interview, c'est simplement qu'il ne s'est pas développé aussi vite que Le Caribou. Voilà donc la suite de l'histoire qui, finalement, a commencé par là...

'J'avais créé un studio en Ile-de-France avec un ami italiano parisien (!), Claudio Di Pietra. Il a désiré s'agrandir, mais je n'ai pas voulu réinvestir sur Paris. Nous nous sommes donc séparés cordialement, en faisant un plan de partage concernant le matériel du studio que j'ai rapatrié ici avec ce projet en tête. Sachant qu'il était difficile d'exploiter le studio tout seul, Le Caribou est venu s'y associer tout naturellement. Ce dernier a pris de plus en plus d'importance. Alors maintenant, quand les musiciens ou les représentants de maisons de disques viennent chez moi, ils découvrent qu'ils ont un studio sur lequel ils peuvent compter pour leur prémaquette ou préparer leur tournée.

Pour l'instant, il sert beaucoup pour des bœufs privés, des essais de musiciens ou des répétitions. Les chanteurs viennent enregistrer leur voix afin de se présenter aux maisons de disques ou aux émissions de télé. Les groupes, eux, viennent faire leurs bandes-son. C'est vrai que l'enregistrement en tant que tel ne représente pas assez de jour par rapport à ma volonté et mes espérances.

On me contacte de plus en plus pour des projets différents tels que l'habillage sonore par exemple. Si on a un ou deux projets de musique de film, ça reste quand même très rare. Ce serait mensonger que de dire qu'on le fait tout le temps... mais la cote est en train de monter ! Avec un ami, je vais essayer de développer la production. Comme nous avons un statut d'éditeur SACEM et de producteur SPPF, nous avons pensé que nous avions tout intérêt à combiner les deux. ça ne tient qu'à des rencontres. Le Caribou va, à mon avis, être un apporteur d'affaires important au studio. Vient également se greffer un projet de développement radiophonique. Les perspectives sont bonnes malgré tout... on fait tout pour !

Quoi qu’il en soit, les musiciens savent qu'ils pourraient obtenir un cachet plus important ailleurs, mais ils viennent chez moi parce que c'est un endroit qui leur plait. Pour cette raison aussi, je leur tire mon chapeau ! Le bilan, du point de vue artistique, est franchement positif, au-delà même de ce que j'aurais pu espérer !'

Enfin, le mieux est de se rendre compte par soi-même, alors rendez-vous sur place !

Le Caribou - Studio Acadina
11 rue des Ravenelles
Saint-Langis-lès-Mortagnes
61400 Mortagne-au-Perche
Tél. : 02 33 83 35 83
Ouvert 7 jours sur 7, de 7 heures à 2 heures le lendemain !

Propos recueillis par Maritta Calvez et Ludovic Gombert