Jean Michel Jarre

Chronologie est l'un des rares albums de haut niveau a avoir été intégralement fait à la maison. Secondé par Michel Geiss, Jean Michel Jarre l'a enregistré et mixé dans son studio personnel. Home sweet home...


Interview réalisée en juin 1993



Au cours de notre entretien, nous apprenions que Jean Michel avait toujours enregistré chez lui, depuis l'époque de son premier studio, en 1969, improvisé autour de deux Revox, d'une modeste console Allen & Heath, d'un VCS3 EMS et d'un patch fabriqué dans une boîte en carton !

Aujourd'hui entouré d'une SSL, de deux Studer A820, de racks pleins à craquer de périphériques, et, cela va sans dire, d'une imposante collection d'instruments de musique électroniques, il nous parle de son dernier album, Chronologie.

Avant même de composer, j'ai préparé une palette de sons en fonction des différentes ambiances auxquelles je songeais, des transitions entre les morceaux, qui s'enchaînent les uns aux autres sans qu'il soient séparés par des blancs . L'album peut d'ailleurs s'écouter en boucle : il est conçu cycliquement. La dernier titre se termine par un décompte, suivi de sonorités que l'on retrouve au début du premier.

J'ai d'abord travaillé la quatrième partie, le premier single , que j'avais déjà partiellement écrit l'an dernier. Une fois mixé, j'ai avancé tous les autres titres en parallèle. C'est la première fois que je procède ainsi. Pour moi, le milieu d'un disque est plus difficile que son début ou sa fin. En commençant par là, lorsque j'ai attaqué les premiers morceaux, je savais qu'il devaient suivre une progression aboutissant à cette quatrième partie. Un peu comme un auteur écrirait un roman à partir de son dénouement...

En dehors de toi-même, Michel Geiss, Francis Rimbert et Dominique Perrier tiennent les claviers, Patrick Rondat la guitare. Comment les séances se sont-elles déroulées ?

De façon très originale : ils ont enregistré chez eux, avec tous les avantages que cela comporte. Travailler dans un environnement familier, à son propre rythme, donne souvent de meilleurs résultats. Je leur transmettais des bases sous forme de bandes, de MIDI Files, ou de fichiers MPC60.

Si par définition, les MIDI Files sont censés autoriser l'échange de fichiers entre différents logiciels, le transfert de bandes ou de séquences MPC60 implique que tout le monde soit équipé à l'identique, non ?

Côté multipiste, chaque musicien disposait d'un Fostex G-24S. J'ai d'autre part une seconde MPC60, en plus de celle que j'utilise, que je pouvais prêter à telle ou telle victime (rires). Selon les cas, je récupérais des séquences ou des bandes, pour les transférer sur le Studer.

Dans le cadre d'un album, tu considères donc la qualité du Fostex comme suffisante pour supporter cette génération supplémentaire ?

Largement. Compte tenu du Dolby S, ses performances sont comparables à celle du Studer, sauf peut-être, avec des sonorités aux transitoires très riches. Son unique défaut : les sorties à - 10 dB. Patrick Pelamourgues a dû fabriquer des boîtes de direct pour entrer en + 4 dB dans la console !

Plutôt que de tout séquencer , je crois me souvenir que tu enregistres chaque partie sur la bande, au fur et à mesure ?

Avec les synthétiseurs, surtout analogiques, on n'est jamais sûr de retrouver le même son le lendemain matin. C'est pourquoi, par sécurité, j'ai l'habitude de les enregistrer.

Des lecteurs d'échantillons et des échantillonneurs ?

Concernant les boucles et les rythmiques, je me suis beaucoup servi du DJ-70. En dépit d'un temps de sauvegarde et de chargement horriblement long, je l'apprécie pour son côté pratique : l'aisance avec laquelle on sample, on boucle, on assigne. J'ai également traité pas mal d'échantillons de S1000 au travers du K2000, qui les relit directement. Les convertisseurs Kurzweil sont meilleurs, bien qu'Akai ait rectifié le tir avec la nouvelle génération : celle du S3000. Des modèles que j'aurais sans doute utilisé, s'ils étaient sortis plus tôt...

D'autres remarques à formuler, sur les instruments de musique électroniques ?

Nous avons été très vigilants par rapport aux délais MIDI. Certains appareils, le D-50 par exemple, induisent un retard énorme. C'est encore bien pire avec les vieux synthétiseurs analogiques MIDI. D'autres, réagissent très vite : le K2000, le JD-800, le 01/W...

Comment mesurer ce délai ?

A l'aide d'un appareil très précis, le Russian Dragon, qui affiche en temps réel le décalage entre deux signaux audio. J'enregistrais le click de la MPC60 sur la bande, comme référence, pour la comparer aux séquences et compenser leur éventuel retard en avançant d'autant la piste en question.

A un tempo rapide, on s'aperçoit qu'une ou deux millisecondes comptent. D'un autre côté, il ne faut pas tomber dans le piège de synchroniser et quantifier à outrance. Dans ces conditions, un morceau ne vit plus. Parfois, c'est intéressant d'être légèrement en avance ou en retard.

Des bruits courent comme quoi tu aurais connu quelques déboires avec la SSL ?

Et non des moindres ! J'ai de grosses plaintes à formuler quant à la maintenance et au service technique en France. Il va bien falloir qu'un jour, les représentants des marques anglaises ou américaines se mettent à faire leur métier. Depuis maintenant deux ans, le computer de la SSL tombe régulièrement en panne, et j'en arrive parfois à me demander si nos interlocuteurs sont compétents.

Avec des instruments si coûteux, il est inadmissible que l'on ne bénéficie pas d'une assistance correcte. Ce serait la moindre des choses, en plein week-end, alors qu'un problème survient au beau milieu d'une séance, de pouvoir mettre la main sur quelqu'un d'efficace. Dans ce pays, celui qui n'est pas capable d'ouvrir lui-même le manuel technique, le fer à souder sur les genoux, et de trouver la panne, n'a plus qu'à patienter jusqu'au lundi matin. Si les studios parmi les plus importants peuvent évidemment exercer un certain chantage, les petites structures ne sont dépannées qu'à Pâques ou à la Trinité. C'est inacceptable. Outre-Manche et Outre-Atlantique, il n'y a pas deux poids deux mesures.

Parfois, j'hésite presque à me débarrasser d'un produit, au profit d'un autre dont la maintenance est mieux assurée. La qualité du service après vente est un critère de choix tout aussi important que le prix... J'en profite également, puisque nous y sommes, pour déconseiller à quiconque en France de travailler avec Quested : non pas pour la qualité de ce qu'ils font, mais pour le service...

Voilà qui a le mérite d'être clair ! Pour en revenir à ton album, je le trouve très large, très spatial...

J'ai joué des panoramiques, comme d'un instrument, et utilisé de nombreux effets spécialisés dans le traitement de la stéréo, comme par exemple le Cyclosonic : un petit rack japonais qui fait vraiment tourner le son autour de la tête. Un produit bien plus efficace que certains appareils tridimensionnels qui coûtaient une fortune à leur sortie, et valent nettement moins cher depuis trois mois...

Pour moi, les effets font partie intégrante du son. Du reste, j'ai pris les mêmes précautions qu'avec les synthés : après les avoir programmé, je les ai immédiatement enregistré sur la bande. Là encore, tu n'es pas certain, quelques jours plus tard, de retrouver les mêmes réglages, le même niveau... Surtout pour les deux Revox B-77, dont je me suis abondamment servi en tant que générateurs d'écho à bande, et avec lesquels il est évidemment impossible de mémoriser quoi que ce soit !

En quoi l'écho à bande te séduit-il ?

Les délais numériques donnent un son inerte, tandis que les imperfections des magnétophones analogiques - déphasages, distorsions... -, leur confèrent énormément de vie, surtout à vitesse lente. Pour éliminer le souffle, les Revox sont équipés de Dolby A.

La vie d'une musique provient aussi de la mise en espace des sons. Dans cet album, ils bougent d'un bout à l'autre. Les graves, les médiums, les aigus : tout est très large. C'est l'une des raisons pour lesquelles je me suis rendu dans un studio de mastering new yorkais, Sterling Sound, où j'ai l'habitude d'aller. Ce travail sur les niveaux, les égalisations de chaque partie, revêt une importance fondamentale. La cohérence et l'homogénéité de l'album en dépendent.

En amont, pour faciliter les choses sur le plan des niveaux, t'es-tu servi du compresseur stéréo de la SSL ?

Surtout pas ! Aucun mix n'a été compressé globalement sur la console. Je déteste cet espèce de son...

... un peu FM ?

Exactement. Les compresseurs des studios de mastering sont tellement meilleurs ! En revanche, nous avons veillé à ce que chaque partie tienne dans une plage dynamique raisonnable.

Pour en revenir au mastering, pourquoi ne pas avoir fait appel à des français ?

Il y a chez nous des gens très compétents, mais qui n'ont pas nécessairement la même expérience. La diversité des styles et le nombre d'albums qui transitent par Sterling Sound sont impressionnants. Qui plus est, aux Etats-Unis, le mastering est considéré comme une véritable étape, au même titre que le mixage.

Combien de temps vous a-t-il fallu ?

Trois jours et trois nuits, ce qui est relativement long pour un mastering. Nombreux sont les albums pour lesquels l'opération ne prend guère plus d'une demi journée. Greg Calbi, l'ingénieur du son, a vraiment fait du beau travail (il a notamment collaboré avec Bob Dylan, John Lennon, Mick Jagger, Bruce Springsteen, David Bowie, Brian Eno, Daniel Lanois, Paul Simon et Lou Reed, NDLR).
L'un des avantages de ne pas tout boucler en une journée, c'est de pouvoir emporter une DAT le soir, d'écouter le résultat en dehors du studio et de l'affiner le lendemain...
Sur certains morceaux, nous avons utilisé un convertisseur à lampes, intercalé entre le deux pistes et la console numérique de mastering. Un appareil qui rajoute une couleur, une rondeur particulière.

Lors de notre précédente rencontre, tu affirmais aimer mixer à l'extérieur, pour une question de recul. Chronologie fait exception à la règle...

Tel que s'est déroulé le projet, il m'a semblé plus efficace de mixer ici, avec les même positions de faders, le même matériel qu'à l'enregistrement. Nous n'étions pas dans un contexte de prises, séparées du mixage par quelques semaines d'intervalle : les morceaux progressaient simultanément, nous devions aller très vite.

Toujours partisan de l'analogique ?

Je suis très fier d'avoir non seulement enregistré, mais aussi mixé en analogique : sur 1/2 pouce Studer avec Dolby SR, que je considère comme la meilleure machine au monde. Par rapport à une DAT, la différence est énorme. Un enfant de dix ans l'entendrait ! La taille de la machine est proportionnelle à celle du son (rires).

Sur quoi ton choix s'est-il porté en matière de monitors ?

Après en avoir vu défiler un certain nombre, nous avons fini par opter pour deux types d'enceintes complètement diffèrent, assez universelles : de petites Cabasse asservies, les Galiote M2, très droites, et des JBL 4408. Je teste également les mixages sur tout un tas de petites écoutes du style Ghetto Blaster.
Pour les effets stéréo, entre autres, j'ai beaucoup travaillé avec un casque particulièrement excellent : le CD-3000 Sony. Un dérivé de leur fameux modèle en bois, qui coûtait une vraie fortune : environ trente mille francs ! Devant le succès mitigé du produit - le nombre de victimes n'a pas du dépasser la centaine -, ils ont sorti un modèle quasiment identique, mais dix fois moins cher...

Tu as confié des titres à remixer à différents groupes. De quel matériel ont-ils disposé ?

Je leur ai fourni la copie des bandes master 24 pistes, pour qu'ils puissent repiquer des éléments isolés, ainsi que des prémixages de séquences, de rythmiques, de thèmes..., destinés à être échantillonnés.

Chacun d'eux a remixé à sa manière. Praga Kahn a rejoué la mélodie avec un son de piano, rajouté des instruments, des voix..., alors que sur certains mixes de Sunscreem, le thème n'apparait pas : les éléments de la séquence sont mis en avant, l'esprit est plus rythmique. Tout à fait dans la mouvance anglaise actuelle.
A l'inverse, Black Girl Rock a exploité toutes mes pistes de Vocoder et de Vocalist, y compris celles qui n'apparaissent pas sur le disque, pour en faire le corps du morceau. D'autres remixes complètement planants, sans batterie du tout, uniquement constitués de séquences et de tenues, dans le genre ambient house , sortiront en cours d'année...

Propos recueillis par Christian Braut