Aymeric Mansoux
Artiste numérique

Stm Sq^3

Les Résonances, (voir notre article) ont été l'occasion de faire de très belles rencontres, notamment celle d'Aymeric Mansoux, un artiste qui présentait une oeuvre fascinante capable de créer de la musique à l'aide d'informations glanées sur Internet. Non content de nous accorder une interview, Aymeric offre à tous les lecteurs de Musicrun une heure de musique non-stop au format Mp3 ainsi que deux vidéos produites par son oeuvre. Allongez vous, le voyage commence...

Ghost in the shell

Imaginez une pièce dans la pénombre. Dans le fond, un écran mural sur lequel évolue un paysage virtuel composé de cubes de couleur. Cette pièce baigne dans un univers sonore minimaliste, aux mélodies étranges et à l'architecture sensiblement chaotique. Mais très rapidement se dessinent des structures, des répétitions, et il est alors possible d'entrer en résonance avec les sons et les images, jusqu'à la limite de l'hypnose. La création d'Aymeric Mansoux, nommée Stm Sq^3, créée sa propre musique et ses propres images, à partir d'informations issues d'Internet. Une oeuvre terriblement humaine qui se nourrit a la fois de réalité virtuelle et de hasard pour venir empiéter sur un domaine normalement réservé aux hommes : la création artistique.

Peux-tu nous expliquer le principe de ton projet ?

L'installation comprend un ordinateur connecté continuellement sur Internet. Toutes les trois minutes, il génère aléatoirement une adresse IP (l'empreinte de chaque ordinateur connecté sur le net NDLR) qu'il va tester pour vérifier qu'elle correspond bien a un ordinateur présent en ce même instant sur Internet. Si c'est le cas, il fait un «trace-route», une fonction réseau qui permet d'analyser le chemin entre l'adresse tirée au hasard et l'adresse de l'ordinateur de l'installation. Par ce moyen, il liste tous les routeurs (des outils logiciels ou matériels par lequel transitent les données sur Internet), également représentés par une adresse IP.

Certains logiciels du commerce visualisent ce trajet en reliant par des points les différents pays traversés. Ainsi, en te connectant sur un site étranger, tu peux « voir » par quel pays l'information passe avant d'arriver à destination. Mais un pays ne signifie rien pour un ordinateur, j'ai donc essayé de représenter ce voyage de l'information au niveau des machines, et au moyen de différentes petites astuces : les gros blocs à l'écran représentent des routeurs qui possèdent une couleur différente en fonction de leur type, par exemple les bleus sont ceux de classe C, et les rouges de classe A. Autour de ces derniers, tu peux d'ailleurs observer beaucoup de connexions, car ce sont ceux qui en hébergent le plus. J'ai fait en sorte de ne représenter à l'écran et en sons que des éléments qui ont une vraie signification. Ainsi, tout ce que l'on voit à l'écran, mais aussi ce que l'on écoute, existe réellement, d'une façon virtuelle ou physique.

Je me sert du traceroute comme matière première à la création mais le résultat aussi bien visuel que sonore reste un traceroute parfaitement lisible et donc compréhensible par toute personne qui connait les correspondances que j'ai employé.

 
Principe de fonctionnement - Cliquez pour agrandir

Par exemple et en simplifiant, pour le son, j'utilise le résultat de ce trace-route (qui représente donc une sorte de listing d'adresses IP NDLR) comme une partition. D'un point de vue purement technique, un algorithme prend la première colonne des adresses IP et en fait une somme. Un modulo de cette somme me permet d'en tirer un chiffre, qui sera interprété comme un numéro d'instrument MIDI, et déterminera la piste sur laquelle il jouera.

Bien évidement cette explication est extrêmement épurée mais dans l'idée il s'agit bien de transposer des données d'un référentiel à un autre. J'utilise le même système pour les effets, et une fois que tout est prédéterminé, j'envoie l'ensemble au synthétiseur RS-7000 par messages sysex, RS-7000 qui constitue la source sonore principale del'installation. Comme ce listing n'est jamais le même, le choix des sons et des effets est toujours différent, ce qui induit des morceaux toujours inédits. J'ai d'ailleurs parfois été surpris par les ressources du RS-7000. En effet dans ce système, le traceroute est seul maître dans le paramétrage de la machine, ce qui conduit forcément tôt ou tard à des accidents et autres surprises.

Cette semi-récurrence que l'on perçoit est provoquée par le bouclage du trace-route. En fait, j'utilise ce listing un peu comme la partition d'un tracker. Un algorithme l'analyse et chaque ligne (donc une adresse IP) correspondra par exemple à une hauteur de note, un numéro d'instrument sur le kit, une durée et éventuellement une vélocité. Une fois le listing terminé, il boucle sur lui-même, jusqu'à ce qu'une nouvelle commande trace-route efface tout et introduise de nouvelles données, qui elles-mêmes produiront des changements de rythme, de sons et d'effets.

En résumé, dans un instant donné et pour chaque trace-route, on a donc une représentation graphique et sonore du chemin parlequel transite l'information entre deux ordinateurs. Le choix d'une IP se fait aléatoirement, mais je peux choisir de me connecter sur un nom de domaine particulier.

J'imagine donc qu'en fonction des lieux au sein desquels cette installation fonctionne, la connexion sur un même ordinateur distant produira une musique différente ?

Tout à fait. Mais plus que des résultats différents, ce seront plutôt des variations sur le même thème. Par exemple faire pointer le système sur le serveur de musicrun à partir de deux providers différents, fera principalement changer les valeurs de départs du traceroute mais sur la fin il y a de fortes chances que l'on passe par le même chemin.

Je vois que tu as à ta disposition un contrôleur MIDI. A quoi te sert-il ?

J'utilise la bitstream lorsque je veux rentrer en interaction avec cet univers, car bien que l'installation puisse fonctionner toute seule, il m'est possible de jouer avec la caméra, couper des pistes, en rajouter etc. Et c'est tout l'interêt de Stm_sq^3. Se servir de données numériques comme matière première qui va nourrir cet "hyper-instrument". Le système me fournit à chaque session un jeu sonore et visuel, à moi d'improviser alors pour scénariser voyage au sein de cet instant figé du réseau.

Ce projet est le troisième d'une série, peux-tu nous parler de sa genèse ?

C'est parti à l'origine d'un premier travail que j'avais fait sur les mots, plus particulièrement sur les réseaux de mots liés par affinités sémantiques et par probabilités. Le deuxième était un prototype du traceroute, mais le résultat n'était pas terrible (rires). Le troisième, le voici. Il m'aura fallu un peu moins de deux ans pour la conception. Pour la réalisation pure et dure, il y a eu une première étape avec les premiers projets, qui m'ont pris environ un mois pour la programmation, et cette troisième version m'a demandé deux semaines et demi de travail à plein temps.

Depuis quand t'intéresses-tu à la création ?

Depuis mon enfance ! J'étais accro à Visiotexte, un traitement de texte pour les toutes premières stations IBM, et je m'amusais à faire... des maisons en caractères ASCII ! (rires), oui je sais c'est énorme, mais de fil en aiguille, ça s'est traduit par un Thomson MO5, un Atari, un Amiga, et c'est devenu de plus en plus gros. L'impulsion qui m'a donné le goût du Live a été ma première visite au Futuroscope, au début des années 90 avec le festival « soft qui peut ». J'étais venu avec le groupe de démo auquel j'appartenais pour projeter des images sur un écran 16/9ème grâce a un couple d'Atari ST.

Tu as donc fait parti d'un groupe de démo ! Peux-tu nous en parler ?

Il s'appelait Cyclades et j'y étais graphiste. A l'époque, on était à fond dans le pixel art, le ASCII art et tout ce genre de choses. C'était un petit groupe mais qui regroupait des passionnés dans les domaines du graphisme, de la programmation et de la musique. (J'en profite pour faire un bisou à Eric Wager qui était notre musicien et qui aujourd'hui est un talentueux ingé son).

Comment aviez-vous fait à l'époque pour vous faire remarquer ?

Le bouche à oreille ! A l'époque, internet n'existait pas, on discutait par les boîtes aux lettres sur minitels, des chats à 14 centimes la minutes, c'était un rassemblement de vieux furieux qui faisaient des expérimentations dans leur coin. En fait, à la fin des démos, tu trouvais souvent des infos pour contacter les artistes. Et à l'époque ça allait assez vite, il suffisait que tu saches faire un petit truc pour que tu intègres une équipe, et de fil en aiguille tu progresses rapidement. Mais j'ai vite ressenti le besoin de développer des trucs plus persos, j'ai donc laissé tombé assez rapidement pour me concentrer sur mes projets.

Entre temps, je suis passé sur PC. Au début ça ne s'est pas très bien passé car la scène PC ne véhiculait pas autant de chaleur que la scène Amiga et Atari. Mais quand les gens se sont mis à migrer progressivement sur PC, l'ambiance des débuts est vite revenue. Et on trouve aujourd'hui une dynamique créative sur les plates-formes Mac et PC extrêmement motivante.



A quel moment as tu décidé de changer de plate-forme ? Et surtout pourquoi ?

C'est très récent, depuis 2 ans en fait, et pour la bonne et simple raison que je ne trouvais pas de logiciel assez puissant pour faire tout ce que je voulais. Depuis, j'ai trouvé Pure data, un logiciel gratuit qui tourne sur PC, et qui est le cousin germain de Max/Msp... normal vu qu'ils ont en commun les même pères fondateurs. Les logiciels sont donc assez proches. On y retrouve grossièrement la même interface mais surtout la même liberté qu'il offre à l'utilisateur.

Tu peux pratiquement tout faire avec, le plus dur étant d'avoir une idée (rires). Comme le logiciel est ouvert, tu peux profiter des modules d'autres utilisateurs. Mais surtout, il permet de développer des projets mélangeant vidéo (GEM, Framestein...) et son. Bref un artiste n'est désormais plus lié aux gros mastodontes du marché souvent inaccessibles à cause des prix prohibitifs. Et surtout, l'artiste ne dépend plus du diktat des éditeurs et de leur bon vouloir à dévelloper tel ou telle chose. Avec des environnements comme PD ou MAX, tu développes toi-même tes systèmes.

Est-il aussi difficile d'accès que Max/Msp ?

La difficulté est une notion plutôt subjective... tout dépend des personnes et des projets envisagés... En fait la grosse différence se situe dans les statuts même de ces deux environnements. En effet MAX/MSP est commercialisé, ce qui sous-entend qu'il y a une communauté de personnes qui sont avant tout des clients. Donc sur MAX, l'interface est extrêmement bien pensée et très riche, il existe une "vraie documentation", un vrai support technique, etc.

C'est une nécessité économique. Avec Pure Data, la communauté est uniquement constituée de passionnés et si cela génère une dynamique dans l'évolution de ce logiciel, cela reste relativement le bordel niveau documentations, tutorials, qualité de l'interface (très austère et minimaliste). Cela dit, la mailing list marche très bien et quelque soit le niveau des utilisateurs j'ai très raremement vu quelqu'un ne pas avoir eut de réponses à ses questions.

Comment as-tu découvert ce logiciel ?

Par hasard, mais aussi parce que je m'intéressais beaucoup à Max mais je ne pouvais me payer sa licence...ni un mac d'ailleurs, élément indispensable puisqu'à ce jour Max n'est disponible que sur cette plate-forme (il devrait arriver sur PC prochainement NDLR). Mais à force de pleurnicher sur les forums et de faire des recherches, je suis tombé sur Pure Data. Je m'en suis donc servi pour le projet numéro 2, mais vu l'état de mes connaissances à l'époque, ça se matérialisait par quatre cubes et des « bip bip » produits par un S2000. Ca aura au moins eu l'avantage d'apporter un peu de crédibilité à ce que je faisais et petit a petit j'ai pu me payer un ordinateur plus puissant.

Quels sont tes prochains projets ?

Sortir de ma cave pour pouvoir faire tourner cette oeuvre-là pendant que je fais la suivante et continuer à confronter mes créations avec le public. En fait, je commence déjà à travailler sur le quatrième opus. Il sera non plus centré sur les trace-route mais sur les sniffeurs. Je ne m'intéresserai donc plus à la structure du réseau, mais carrément au contenu de l'information qui circule, pour tenter de m'en servir comme matière. Je compte également remplacer progressivement la RS-7000 par un système de DSP soft/hard comme le système SCOPE de Creamware.

Bref aller encore plus loin dans l'étude des processus de création dans la représentation de données numériques.

Cyril Colom

Pour contacter Aymeric :
Site Web : http://www.bleu255.com
Email : stm-sq@bleu255.com

Pure Data : http://www.pure-data.org
Ircam : http://www.ircam.fr
Max/Msp : http://www.cycling74.com/products/maxmsp.html